La communauté musulmane n’est pas unanime sur le sens d’une école musulmane en Belgique. Danger de renforcer la ghettoïsation ? Risque de concentrer le projet sur une population précise et non sur un programme pédagogique innovateur et ouvert sur la diversité ? Le point avec Farid El Asri, professeur de religion islamique qui n’enseigne pas dans une école musulmane.
Entretien
AI : Farid El Asri, vous enseignez la religion islamique. Quelle est votre formation et dans quel réseau scolaire professez-vous ?
Farid El Asri : j’enseigne la religion islamique depuis 1998 en Communauté française et dans l’enseignement libre subventionné, au niveau secondaire général, technique et professionnel.
J’ai notamment une licence en langue et littératures orientales et un diplôme d’études approfondies de l’Institut d’Etudes du Judaïsme. En ce moment je travaille, dans le cadre du CISMOC (Centre interdisciplinaire d’études de l’Islam dans le monde contemporain) à l’UCL, à ma thèse de doctorat en anthropologie sur les questions qui touchent aux identités et au rapport à la norme.
AI : Quel regard portez-vous sur l’enseignement confessionnel catholique fréquenté aussi par des élèves de confession musulmane ?
Farid El Asri : Personnellement, j’ai fait une bonne partie de mes études secondaires dans l’enseignement catholique. Cette expérience du suivi d’un cursus, où l’on partage un cours de religion catholique avec des amis de la classe a été assez positive. Le tout s’est d’enseigner en composant avec la diversité, c'est-à-dire en tenant compte des identités multiples qui compose la classe. Certains professeurs y parvenaient, cela donnait une véritable ambiance de connaître ce qui anime l’autre. D’autres professeurs par contre enseignaient avec des œillères, c'est-à-dire, sans composer avec la richesse des apprenants. Dommage. La seule exigence c’est que l’enseignant continue de dispenser son cours. Le débat n’était pas porté sur le contenu mais sur le comment de la pédagogie. Parfois on peu craindre aussi que certains professeurs de religion catholique se transforment, au vu de la majorité non-chrétienne de la classe, en enseignant médiateur, en apprentis sorciers. A savoir qu’ils dresseraient des ponts entre les différentes religions avec l’intention de rassembler, une sorte d’œcuménisme bricolé. Mais cette démarche peu s’avérer dangereuse car, n’étant pas suffisamment outillé à la connaissance des autres religions, on peut devenir un producteur de raccourcis et d’approches essentialistes, et ce avec toute les bonnes intentions du monde. Je suis donc d’avis que l’enseignant continue de donner son cours de religion catholique tout en s’outillant, personnellement et dans un but d’adaptation à la sensibilité de l’écoute, à mieux connaître ce qui habite ses apprenants. Des débats de réflexions au sein du monde de l’enseignement catholique en Belgique qui réfléchissent à ces problématiques nouvelles existent. Actuellement, les pistes de travail vont vers : « quel adaptation du programme d’enseignement catholique ?». Ceci pour les écoles aux populations majoritairement fréquentées par d’autres confessions. Des plates-formes de rencontres ont lieu sur Bruxelles-Capitale entre inspecteurs d’enseignements catholiques et enseignants de diverses confessions, l’an dernier au Centre El Kalima par exemple (1).
AI : Prôneriez-vous ainsi un cours d’histoire des religions ?
Farid El Asri : Non, si cet exclusif. Oui, si c’est complémentaire. Une approche historique complémentaire aux différents cours philosophiques existant peut être intéressante, voire même des espaces de dialogue inter-convictionnel au sein même des établissements scolaires où le mot d’ordre serait la connaissance de l’autre pour une reconnaissance de son identité. Ainsi on développerait à partir de là des actions communes. Se dire pour agir ensemble par nos diversités mais dans un seul sens. Sans rentrer dans la motivation des uns où des autres à opter pour cette proposition où pas, je crois que la grande problématique de notre temps c’est la superficialité dans la connaissance du vis-à-vis mais aussi de soi. En effet, plus qu’une présentation historique des religions, il y a des choses qui m’animent, un souffle. « Que suis-je » précède le « qui es-tu ? ». Cette spécificité devient stérile lorsqu’elle cloisonne mais est une plus-value lorsqu’elle s’ouvre. Dans une école où je vient de cesser d’enseigner (CETD) nous avions développer une tradition de la rencontre entre les classes de tendances philosophiques diverses (l’originalité était que tous les cultes reconnus étaient représentés), cela dure depuis des années, ce n’est même plus un projet c’est devenu un élan naturel. Le mot d’ordre est le respect de l’identité et la confiance. Ceci demande une ouverture, mais aussi et surtout une conscience des priorités dans les niveaux de connaissances. Les cours philosophiques restent ce socle, ce moment privilégié de cheminement dans la perception de ce que je vis mais n’opte ni pour le repli, ni le rejet. Ce n’est qu’une fois que l’on se comprend que l’on sent le besoin de trans-explication et d’inter-échange pour aller vers de l’entre-connaissance.
AI : Quelle est votre évaluation du projet pédagogique porté par les écoles musulmanes ?
Farid El Asri : Il existe très peu d’expérience d’école islamique en Belgique. A Bruxelles, nous avons l’école Al Ghazali qui occupe les locaux du Centre islamique et culturel au Cinquantenaire depuis plus d’une dizaine d’années maintenant (2).
Le débat sur la spécificité de l’école islamique a pris des directions très diverses dans le chef même des citoyens belges musulmans. Retenons ceux qui présentent le modèle d’école islamique comme remède à tous les maux. Une école qui ne connaît pas le tiraillement avec les valeurs musulmanes vu qu’elle les transmet, une école aux muros protecteurs. Cette approche est à mon sens aussi mythifiée que risquée. On a affaire à des modèles qui disent l’éducationnel mais qui propose des réponses sur un très court terme, celles de la palliation aux problèmes que rencontrent les populations cibles. La sécurité d’être soi pleinement ne passe pourtant pas par l’amputation de la société dans laquelle je vis ! Je pense même que ces étincelles de contact entre les citoyens que l’on vit autour de nous sont un signe que les identités se croisent, se disent, et se cherchent pour aller vers des solutions respectueuses tant de la collectivité que de sa diversité. On ne peut donc pas réfléchir une école islamique dans une approche comptable ; nous avons la population estudiantine suffisante, les professeurs, la direction et le bâtiments (c’est souvent ce qui pose problème) ouvrons donc une école islamique, le remède. La crainte c’est de produire une école ghettos où il n’y à d’islamique que la population qui la fréquente, car rien sur le programme en terme de finalités, rien comme spécificité sur le plan pédagogique … Déjà que l’école n’est pas une microsociété, on ne peut, en plus, isoler sur une base de conviction des citoyens des réalités du monde environnant en marche. Or, on sait que même si les documents officiels des écoles islamiques ouvrent leurs portes à tous, la réalité dit le contraire. Je refuse les écoles ghettos qu’elles soient d’ordre économique, idéologique, sociale ou élitiste. Une école islamique ne peut être le reflet de l’application du programme de la Communauté française, par exemple, saupoudrer d’islamique ici et là : les cours de religion, le foulard autorisé, … Si c’est cela, c’est tout sauf une solution.
Par contre si une école, fusse-t-elle islamique, propose un programme bonifiant pour les apprenants, un mode d’enseignement ouvert à toutes les potentialités et ce, au-delà des confessions, en dialectique avec les l’univers entourant alors pourquoi pas. Car le problème qui se pose aujourd’hui est d’ordre macro : L’école se porte bien en Belgique? Répond-t-elle aux attentes de demain ? Les réformes sont-elles les réponses adéquates ? C’est bien de cela qu’il s’agit, d’apporter une brique citoyenne à l’édifice de l’enseignement. Alors, si une école peut répondre à cela, pourquoi pas. Il n’existe pas d’écoles islamiques qui, à mon sens, s’inscrivent dans cette alternative de fond. En plus de ce marqueur pédagogique spécifique (transdisciplinarité, interdisciplinarité, projet, …) l’école devrait répondre par un message de brassage de la diversité de la société tout en tirant le niveau vers le haut. De stimuler, de valoriser et de responsabiliser. La perte de l’estime de soi, le sentiment d’inutilité et l’oisiveté intellectuelle est la source des disqualifications et des premières violences. Faire muter cela en responsabilité exigeante et en apprenants impliqués c’est tout le mal que l’on souhaite aux écoles de demain. Le souffle nouveau doit venir de là : alternative pédagogique et diversité de la population. De nombreuses expériences d’écoles islamiques dans d’autres pays de l’Union ne donnent pas plus de satisfaction où à peine (quelques exceptions faites en Scandinavie) il y donc une réelle mutation à opérer chez les concepteurs de ce type de projet, passer des questionnement du comment au pourquoi. Il convient également d’impliquer les parents non plus comme tuteurs choisissant une école pour l’enfant et cette dernière ferait le reste, mais de les investir dans le suivi et dans l’évolution de l’enfant.
Les potentialités sont là pourtant. La présence musulmane en Belgique peut amener à construire ensemble, dans le cadre de la légalité et autour des valeurs universelles, un pays qui ose la diversité de ses identités. Plus qu’un compromis à la belge, où chacun « chipoterait » de son côté ce qui lui convient, on aurait une véritable démarche d’élans inter-citoyens qui regarderaient sur les problématiques du pays en profondeur. A la lumière de la réalité, c’est à cela que nous sommes heureusement condamnés, mais en sommes nous tous conscient ?
…
Si on prend l’exemple de mon expérience professionnelle, je peux dire que sur le plan de la confiance et de la conscience que chacun peut apporter au projet global, c’est gagné. En effet dans les différentes écoles où j’enseigne (Ath. Leonardo Da Vinci, CETD, E. Intégrée,…) les cours de religion ont toute leur place et les enseignants sont pris comme partenaires plutôt que comme suspect. Car cette dernière démarche peut exister également pour quelque raison que ce soit. J’ai, dans un bref passage dans un établissement de la capitale, expérimenter cette intrusion du dénigrement où le proviseur inspectait le contenu du tableau de ma classe depuis les fenêtres. On surfe là sur tout autre chose que le dialogue franc et exigeant, la suspicion entretenue.
AI : Ou sur la présomption de culpabilité ?
Farid El Asri : Exactement. Il s’agit d’être capable d’entendre ce que l’autre dit de lui-même. La reconnaissance réciproque passe aussi par une exigence au niveau de la formation. L’enseignement de religion islamique qui outillerait les jeunes musulmans à une éducation à la citoyenneté, à une vision globale des principes de l’islam, à une approche non binaire des réalités, à une spiritualité qui épanouit, permettrait de traduire l’Islam comme plus-value à l’enseignement. Nous devons avancer vers ce débat, que ce soit à l’intérieur, dans le chef des musulmans ou lors de réflexion ouverte où nous vivrions en permanence un principe, tiré du Coran : «le juste milieu». Un juste milieu refuse par définition les extrêmes et maintient un équilibre permanent, celui de la réflexion et de l’éducation spirituelle, de la citoyenneté et de Sa proximité.
Propos recueillis par Nathalie Caprioli
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