Plan détaillé de la conférence du
29 novembre 2003 au sein du Forum du PS:
Mesdames, Messieurs,
La boutade qui convient désormais le mieux pour qualifier le débat sur la question du foulard c’est : « lorsque la France s’enrhume, la Belgique éternue !».
- Préambule terminologique :
La thématique du « hijab » semble contenir, sous le feu des projecteurs médiatiques, énormément de polémiques interprétatives, en amont même du débat. Ces positionnements divers transparaissent d’entrée dans la flopée de termes (adjectivé ou non) que l’on utilise pour qualifier notre objet du débat, notre sujet.
C’est pourquoi, une clarification du vocable et un déblaiement du terrain des mots (qui font les premiers maux du débat) s’avèrent nécessaires.
Les mots, souvent polysémiques, renferment tout un monde de significations et nous projettent dans un univers d’images, de sensibilités propres et de références données. Un choix des termes qui a lui seul peu dérouter la tournure de nos propos.
Le terme de «voile islamique», comme l’indique le petit carton d’invitation de cette matinée, supporte déjà la charge du mot voile. Ce dernier lève le rideau, pour l’univers du français, sur l’obscur (voile de l’obscurantisme) et sur un tas d’autres connotations péjoratives. Comment développer ou trouver, dès lors, une convergence vers ce voile qui, à lui seul, ampute la visibilité, la vision et même la vue (lorsqu’il s’agira d’images qui font cas de la Burka par exemple) !
Le terme « Tchador », lui, nous renvoie, loin de nos latitudes. Dans un monde culturellement persan et qui marque autant une localité qu’un style ou qu’une coutume.
C’est par une analyse objective des coupures de presses, des postures prises par les institutions (écoles,…) et les interventions des politiques qui se sont affairés pour faire une « affaire de …» que le terme foulard est, à mon sens le plus adéquat. Force est de constater effectivement que le sujet qui fait débat aujourd’hui (encore) n’est pas toute la tenue que revendique la femme musulmane mais bien l’étoffe qui recouvre ses cheveux. C’est donc bien de foulard qu’il s’agit selon les différentes définitions du dictionnaire de la langue française.
- En amont du débat réside l’acte de foi :
Depuis quelques années, la question du foulard révèle deux éléments :
- D’une part, un regard construit sur l’Islam et qui s’est cristallisé autour de la femme musulmane. La transmission ou la traduction de cette image qui se lit ensuite au cœur des médias, des manuels scolaires ou dans les discussions mondaines.
- D’autre part, la présence visible (sociologique et effective) de l’islam dans le champ environnant. Sa visibilité par le biais de musulman(e)s citoyen(ne)s enraciné(e)s, d’ici. (rappelons la commémoration prochaine des 30 ans de reconnaissance de l’Islam en Belgique – Loi de juillet 74.)
Cet angle de perception et la proximité avec le sujet « foulard » ont permis un foisonnement de discussions, de remarques et de remises en question.
Ce qui ne sera finalement pas un luxe, s’est bien l’arrêt, par un bond, dans les sources prophétiques et coraniques qui animent les musulmanes et musulmans.
Méthode de compréhension triphasée des sources :
(a) Interrogation des sources coranique et prophétique. Ce que disent les textes.
(b) Inscription par décentrage dans l’univers historique donné. C'est-à-dire, réfléchir les versets et les traditions par rapport au contexte spécifique d’alors.
(c) Extirper de ce modèle lié à une époque les principes qui eux restent constants.
Laisser ce qui appartient au passé et conserver ce qui est d’application au-delà de l’espace et du temps étudié.
Finalement la compréhension d’un modèle historique donné et le tri que l’on y opère pour n’en conserver que les principes, nous outille à vivre ces principes dans des contextes (espace/temps) sans cesse nouveaux. C’est, selon une approche dite réformiste des sources, la fidélité par re-contextalisation permanente au monde environnant.
Contexte historique de la révélation coranique:
Les modèles mecquois et médinois d’avant la révélation reflètent la réalité d’une société typiquement patriarcale. Le défi de la révélation a été de s’y poser pour y institutionnaliser une réforme de l’intérieur afin de changer irrémédiablement les rapports sociaux et surtout l’apport de l’égalité dans le rapport entre les genres.
La première des révolutions qu’injecte la révélation dans l’ordre oligarchique et masculin c’est donc l’abolition de l’exclusivisme du genre. Le Coran s’adresse effectivement aux humains : il parle aux femmes et aux hommes sans distinction et sans contre-apologie dans le principe, avec naturel.
Le Coran se démarque donc clairement des postures antérieures (dans les Evangiles et la Thora) dues à certaines lectures exégétiques typiquement misogynes de la révélation tels l’approche paulinienne et augustinienne mais également des lectures en aval du Coran. A savoir l’approche coranique faite à la lumière de la posture talibane. C'est-à-dire celle qui opte pour une sécularisation des genres et donc pour une trahison du message coranique.
Ce qui ressort de l’étude des sources s’est la volonté d’un arrachement d’ordre pédagogique d’une société chargée des dérives machistes et inégalitaire pour l’aller vers une approche égalitaire et affirmée entre les sexes. Ne pas dire cela c’est biaiser et donc dénaturer les propos de la révélation.
Le Coran ne tente aucunement, ici, une étape de discrimination positive à l’égard de la femme. Mais il réinstaure un droit naturel trop longtemps dénigré et qui exclut toute discrimination dans le rapport à la femme au cœur même de la société. Le Coran parle à la femme en tant qu’être autonome et responsable. Un être égal à l’homme et dont la perception de son être est devancée par rapport à sa fonction sociale d’épouse, de fille, de mère… - sans l’exclure et les textes avancent encore son intelligence et sa conscience avant son corps - sans l’amnésier.
Ce type de compréhension des sources s’appelle la fidélité aux sources. Ce n’est pas un angle d’approche spécifique mais la trame continue du Coran ainsi que la voie tracée par les traditions prophétiques. C’est à partir de cette imprégnation du message sans élucubrations infondées que le monde musulman a connu une levée du féminisme spécifiquement marqué par ce message. Un féminise de la part de musulmanes qui se disent au nom de leur féminité, de leur droit et à la lumière du Coran. « C’est au nom de mes principes islamiques, au nom des Droits que l’islam me donne et au nom de ma foi en Dieu que je me lève face à toutes les discriminations dans ma société. »
Cet appel fort, mais peu entendu ou écouté sous nos chaumières, rejoint les piliers même de notre société, à savoir, le Droit et la Liberté.
La femme musulmane exprime alors, depuis le Monde musulman en gestation et indépendamment depuis l’Europe, un droit à l’identité, à l’intégrité, à l’intimité et à la liberté.
Au cœur des sources :
Le Hijab, le foulard en l’occurrence, est un choix intime qui relève d’une prescription divine sans équivoque et qui est exprimée à travers le Coran. La compréhension de cette révélation appelle à une compréhension de cette relation entre le divin et l’humain, qui est perceptible au travers de la conception spécifique de l’humain en Islam. Cet être, libre-penseur, qui animé par le souffle divin est animé naturellement par une révélation qui lui parle et qui le fait cheminer.
Une révélation qui se révèle d’abord par le leitmotiv coranique, du libre-arbitre quant au choix: « Nul contrainte dans la voie (en matière de religion) » (verset)
Les versets qui traitent du vêtement proposé et librement adopté se retrouve dans un verset de la sourate des Coalisés qui nous dit : « …ramener sur elle » (verset) c'est-à-dire ce tissu, qui couvrait déjà la tête, sur le haut du buste encore visible. L’attache culturelle s’enracine ici dans le principe et non le contraire. Dans la sourate Al A’raf la dimension matérielle de vêtement est encore complétée par la dimension morale. Celle qui traduit l’état d’esprit du vêtement : « Et le vêtement de la pudeur est meilleur encore » (verset). Ce qui est nécessaire se complète par ce qui appelle à la profondeur. Les deux volets sont donc complémentaires et parlent à chaque croyante et croyant. Le volet symbolique touche, dans d’autres versets, à la relation à l’autre par un code moral de perception de l’autre. Voir le vis-à-vis en tant qu’être avant d’y déceler une entité exclusivement sexuée.
Dans la réalité qui nous préoccupe, énormément de jeunes femmes belges aspirent à cet état d’esprit d’être et témoignent que : « C’est ce en quoi j’aspire librement, c’est ce que je suis, sans l’amputation de mon intelligence ni de mon droit à l’égalité, c’est simplement l’expression de ma foi. M’entendez-vous enfin ? »
A ce stade de la rencontre avec l’autre, une série de questions sont à l’ordre du jour :
a. A-t-on le droit de juger d’un acte librement pensé par le cœur et la conscience ? (s’il n’est pas librement choisi ma position c’est l’opposition claire à la contrainte)
b. Peut-on relativiser la notion de la liberté au nom de ma conception de la liberté ?
c. Peut-on prétendre au nom même de la « liberté de penser » de penser pour les autres ? de vouloir maîtriser la conscience de l’autre ?
d. L’arrogance dans une certaine vision coloniale de la liberté ne vide-t-elle pas la liberté de sa substance ?
Il convient à mon sens de développer les espaces de l’écoute mutuelle. S’inviter au décentrage pour comprendre le vis-à-vis et s’en sortir gravement atteint par l’enrichissement mutuel. Il va falloir redoubler d’explication dans le chef des musulmanes et des musulmans pour dire ce qu’ils sont. Ce paramètre de la traduction de ce que nous sommes ne peut être efficace que dans un climat de confiance mutuelle. Intensifier le dialogue égalitaire et pluraliste dans une société singulièrement riche.
Mais pratiquement est-ce si simple ? N’y a-t-il pas des éléments du débat qui ont étés jusqu’ici occultés ?
- Quelques réflexions sur la nature du débat autour de cette question : du constat à l’espérance
Nous vivons dans une société où l’acte de foi est trop rarement pris en compte dans nos débats qui traitent justement d’un élément d’acte de foi.
Nous constatons naturellement que ce qui n’est pas majoritairement ou conventionnellement partagé par la population semble souvent marginal. Ceci est donc analysé comme hors norme et donc le foulard est une pratique qui renvoie forcément aux extrêmes, dans une rupture du pacte social quasi. Ne dis-t-on pas que se sont ces jeunes filles elles-mêmes qui s’excluent de l’école par refus de se plier au retrait du foulard ?
Ce foulard qui est inhabituel, pousse l’orientation exogène de son expression aux extrêmes et la conclusion dit que c’est forcément la provenance d’une lecture radicale des sources, d’un endoctrinement, d’une présence masculine exigeante dans l’ombre … L’approche essentialiste et caricaturée (par des cas réels parfois) de la question par la création de la rumeur gèle toute avancée. Je suis tolérant mais le bémol c’est que derrière ces filles se cache forcément quelqu’un. Donc leur refuser ce droit c’est les libérer !
Tout ce qui n’est pas d’usage est considéré comme un surdosage
Notre société appelle au « bien-être » par l’action où l’individu est l’artisan de son propre changement : « fais ce que tu veux ». Le foulard aujourd’hui rappelle exactement la même chose mais sur le plan de l’être en disant : « sois ce que tu veux ».
Le foulard participe d’un acte de foi et est vécu comme un acte par choix et de choix. On fait appel à la dimension spirituelle de l’être.
La source de la confusion et des malentendus qui persiste, c’est l’écart qui existe entre ce que disent les textes et ce que l’on perçoit dans la communauté musulmane : depuis la Burka jusqu’aux témoignages de jeunes filles blessées par l’éducation culturelle imposée de l’Islam…
Ces effets de loupe ne doivent pas amnésier la majorité féminine qui revendique un droit et qui condamne toute forme de contrainte. Il convient donc de sérier les approches et de distinguer d’entrée les références coraniques et prophétiques avec ce qui compose la communauté musulmane.
Si nous observons, depuis la fin des années quatre-vingt, le débat a toujours été mal posé.
Deux représentations caricaturales sur la question de l’Islam développent deux postures antagoniques : l’une qui génère le préjugé dû à l’ignorance (islam est étranger et étrange) et l’autre qui propose le silence dû au repli identitaire (l’espace est hostile et le débat est impensable). Ces deux approches axent sur le repli et sur la définition de soi par opposition à l’autre. Le climat du débat est d’entrée greffé à l’ordre du passionnel et de l’émotif.
Le défi reste l’instauration de la sérénité dans le débat, mais comment ? Par le fait, qu’en plus du développement du travail de « l’aller vers le concitoyen » par le respect des étapes pédagogiques et éducatives, il reste le fait de :
1. Refuser l’enfermement par le postulat de la détention de la vérité
2. Refuser la caricature et le préjugé par le non-traitement de l’information
3. Refuser la relativisation de l’universel aux fins d’une seule conception de la liberté ou de la modernité
L’écoute mutuelle doit impérativement développer une approche non-liberticide en matière de droit dans les écoles, ainsi que le démontrait Mr. Bléro. Il convient, d’autre part, de ne pas aller vers une prise de décision unilatérale et subjectivement orientée par le dialogue à chaises vides.
Nous avons vu que l’aspect juridique offre une latitude plus grande quant au respect des libertés individuelles et collectives. Bien plus que ce que veulent bien le dire certains lecteurs soumis à la grille de lecture de leur propre représentation.
Ainsi, ce qui apparaît comme « ceci n’est pas acceptable par le loi » revient souvent à dire « ceci n’est pas acceptable selon mon interprétation de la loi ». C’est avec un exemple français que l’on traduit notre propos : En 1994 le Ministre de l’Education française Mr. Bayrou avait introduit la distinction entre « le signe ostentatoire » et le « signe discret ». En 1996 le Conseil d’Etat juge cette opération trop subjective et casse alors l’hiérarchisation de la tenue.
Dégager des positions de principe clairs :
1. Le prosélytisme à l’école – ou ailleurs - c’est non !
2. L’inégalité entre les sexes c’est non !
3. Le refus de suivre certains cours (biologie, histoire, gymnastique, …) c’est non !
4. Imposer le port du foulard aux jeunes filles c’est non ! (cela constitue une violation du principe du libre choix et l’Islam condamne ce type de pratique contraignante)
5. Imposer à une musulmane en foulard de le retirer c’est non ! Cela est une insulte à son intelligence et à sa conscience. C’est une violation de son droit à l’identité non-imposée et à sa liberté de choix.
Il faut refuser toutes les dérives qui poussent au repli et à l’hypothèque de la citoyenneté autant qu’il faut se lever contre les démarches dictatoriales dans un Etat de Droit. Nous sommes tous des défenseurs de la liberté. Cette dernière concentre des représentations plurielles. Le défi reste donc la rencontre des visions autour des mêmes valeurs universelles qui nos animent tous.
Le plaidoyer citoyen consiste à rappeler le droit à l’identité et le droit au libre choix comme simplement fondamentaux.
Pour conclure, pour demain et dans le choix quant à la prise de position de la fédération bruxelloise du parti socialiste je dirai : Ne pas se battre pour les principes qui nous animent en imposant sa voix, mais l’approche singulière revient à se lever d’une seule voix au cœur d’une société plurielle et multiculturelle au nom de ces mêmes principes universels.
Ensemble donc rejetons le monologue (d’où ma motivation à conclure (sic)) et allons vers la symphonie.
Farid El Asri
Licencié en Langues et littératures orientales
Diplômé de l’Institut d’Etudes du Judaïsme
Agrégé en Arabe (Fac. Philo et Lettres)
Maître de stage (ULB)
Enseignant de religion
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