Pièces à Conviction

| Décembre 2009 | ||||||||||
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« Bonne année », car ne dit-on pas que tout, dans l’existence est en fonction de l’avenir ? Bonne année 2004 donc! Pour que celle-ci ne soit surtout pas similaire à ce que nous avons connu l’an dernier. En effet, si nous devions poser le bilan de l’année 2003, dans les relations de l’individu avec le vis-à-vis et loin du contexte villageois des irréductibles gaulois, nous pourrions scander à raison : « Ils sont fous ces humains ! ».
Force est de constater que le mensonge et la méfiance, qui tentent de s’imprimer comme vérités dans les consciences, ne sont devenus audibles que grâce au rythme effréné du monologue à répétition. Tout prépare la longue traversée du désert de ce qui, jadis, fut affublé de dialogue constructif. La couleur est annoncée dans la prise d’otage de la laïcité, par des exégètes autoproclamés, qui en dénaturent l’application, selon le vieux principe colonial du «deux poids, deux mesures ». On assiste dans cette même vague, depuis Carthage, au débat biaisé autour du foulard. Reste que quelques mois avant cette déferlante, débuta l’honteuse diffamation de Tariq Ramadan. Ceci révèle que son discours respectueux mais sans complaisances est surtout pris comme une occasion de refaire le règne de l’anathème, … Est-ce là l’approche post-moderne de la France dans le débat avec l’Islam ? A cet égard, nous convoitons jalousement la position de la Belgique, car elle nous permet encore d’avoir ce recul nécessaire par rapport aux polémiques françaises «des (nouveaux) débats unilatéraux». Mais ne dit-on pas que lorsque la France s’enrhume la Belgique éternue ? La prudence, faisant sienne la prévention, nous pousse à opter pour la réaction…à vos souhaits. Arrêtons-nous, une fois, sur la controverse à laquelle fait face le professeur Tariq Ramadan et abordons son profil en quelques points.
Il semble qu’au grand jour et au dam des intellectuels d’audimat, ce philosophe musulman (sic) de quarante et un ans suscite bien plus que l’énervement. Les plumes impulsives en colonnes et les gesticulations sur plateaux, par dénigrement tartuffien, n’ont pas tardés à nous le faire savoir. Nous avons, certes, été sidérés, depuis « ce plat pays qui est le mien », de voir que la teneure de la polémique qui tenta d’entacher l’intellectuel genevois était, dès octobre, tellement à ras des pâquerettes. Mais les colonnes entièrement réservées à la critique de forme, voire à l’insulte de la personne autant que de la déontologie, ont depuis laissés place à une sémantique routinière de dénigrement pour accompagner son nom. On assiste là, au formatage sous-jacent de l’opinion publique à partir du moment où, presque naturellement, l’impunité devient reine et qu’un clash métropolitain force la représentation de celui qui bouta dans le guêpier. Ainsi, la diffamation si dangereuse, car mineuse des fondements de notre société, parait être de bon ton dans certains quotidiens et semble de bonne guerre chez quelques pamphlétaires! Le tableau n’est pourtant pas si noir, car, hormis le fait que le débat de fond continue, comme de tradition, d’être évité, la quantité des diffamateurs n’est pourtant qu’un leurre. Nous avons affaire, après l’épluchage de quasiment tous les articles traitant du sujet (sur une période de trois mois), à une petite troupe qui, implicitement, s’affiche comme représentative de l’opinion publique. C’est là un effet de loupe qui peut avoir de l’effet. Les « tirs croisés » ne proviennent en fait que d’une élite diffamatrice à la mode, dont la représentation nombriliste suffit à peine à porter la voix de certains cercles parisiens ; mais pas celle de l’opinion publique française…pas celle de l’opinion. Cette parodie de normalisation de la suspicion qui ne désire pas lâcher prise, crée, dans ses ateliers d’investigations, des bêtises réfléchies. Les citoyens, musulmans et non-musulmans, sont profondément choqués par cette troublante animation, cette troublante intention.
On a depuis tout expérimenté pour qualifier la posture de l’enseignant fribourgeois: antisémite, intégriste, entriste, fondamentaliste, Frère Musulman, double discours, etc. Le rejet de ces greffes fut naturellement constant, car tous collèrent au néant mais sûrement pas à Tariq Ramadan. De si piètres résultats qui émanent pourtant de si sérieuses investigations! Mauvaises recherches ? Non, attributions inspirées par la rage fallacieuse, mais qui restent aussi infondées qu’inexistantes. On a parfois ris devant tant de témérité et de maladresse pseudo-journalistique. Mais, on a surtout eu très mal, car nous comprenions que là, les Talibans du monologue était prêt à tout pour museler la liberté d’expression. J’avoue que les incisions particulièrement honteuses de certaines émissions où quotidiens m’ont parfois fait glisser vers une conclusion essentialiste et raccourcie du média. J’en suis navré, car c’est justement le piège de la représentation par le préjugé, la caricature et l’amalgame que je désire éviter et, ici, dénoncer. La nuance m’amène à saluer l’intégrité de nombre de journalistes objectifs, d’intellectuels de pointe, de politiciens et de références institutionnelles qui continuent d’observer la nuance. Ils appellent de leur vœu au débat serein et confiant tout en promouvant le leitmotiv européen du Vivre ensemble. D’autre part, nous avons touchés, avec la vile motivation de la pléiade des acharnés, au jamais vu ça de mémoire d’homme de débat. Mais on aura surtout compris que sur ce terrain là, tous les coups sont permis, n’est ce pas Mr Sarkozy ?
Certains vont alors s’en prendre, après avoir glosés à vide sur un supposé double discours de Tariq Ramadan, à la personne…euh… à la double personne de Tariq (s) Ramadan (s). Cette singulière suspicion n’a d’égale que le côté ridicule du traitement de la question. Une non-reconnaissance pour des détracteurs désabusés, car habitués au dialogue avec l’Islam selon un rapport paternaliste ou de dominant-dominé. Voilà donc un effronté qui refuse l’enveloppe de nos moules préétablit, en provenance du catalogue colonial pourtant ! Ni arabe de service, ni ex-colonisé, ni ouiouiste à outrance, ni même ennemi qui prône le repli par l’expression binaire du monde, qui est-il enfin ? Tariq Ramadan est simplement ce citoyen européen musulman qui, par une philosophie de terrain, milite pour…plus de justice et pour le droit à l’identité de tous dans un rapport égalitaire. Toute l’originalité de ce dialogueur repose sur le discours qu’il propose autant que sur son expérience de la réalité française, européenne et internationale. Cela, on ne veut pas le voir, alors on tente la diversion esthétique : il est trop beau pour être vrai, il a les doigts trop soignés, il a la barbe trop bien taillé, il a le verbe trop onctueux, il maîtrise trop « notre » littérature, il est trop logique….
Tariq Ramadan n’est pourtant pas, à l’insu de la propagande des apprentis sorciers, l’inconnu, le mystérieux, le lapidaire, le nébuleux, l’étranger ou le fondamentaliste aux yeux de biche ! Natif de 62, il est détenteur d’une maîtrise en Philosophie et Littérature Française ainsi que d’un doctorat d’Arabe-islamologie de l’Université de Genève. Enseignant depuis l’âge de dix-huit ans, il fut promût genevois de l’année pour sa présidence à la « coopération coup de main ». Une dynamique de promotion d’une pédagogie de solidarité axée sur la quart-monde. Le discours de Tariq Ramadan hérite aussi du long bourlingage de jeunesse de l’auteur. Acteur dans le quart-monde, Ramadan se forme sur le terrain du tiers-monde, dans le vaste espace des sans-voix. Depuis les hautes montagnes du Tibet et jusqu’aux favelas de l’Amérique latine, le jeune doyen du collège de Genève a cherché à rencontrer puis à traduire le monde. Il s’imprègne, tout en se laissant traverser par une pleine solidarité humaine, des enseignements de son ami Pierre Dufresne, du pragmatisme de Dom Helder Camara et se penche pour écouter l’expérience de Mère Térésa, là-bas, dans les creusets du besoin. Les grilles de lectures qui nous sont proposées dans ses nombreux livres reflètent ces expériences de captation de la réalité et de la complexité de notre village-monde.
En Europe, dans les sphères ouvertes au dialogue et bien avant que la scène publique ne le révèle, Tariq Ramadan débat de la préoccupation et des défis de nos sociétés. Ses thèses, sises à la lumière des valeurs universelles, sont souvent étudiées, écoutées, enrichies, avalisées voire critiquées par des partenaires de routes, de correspondances, d’amitiés et d’idées, dans un climat de confiance. Ce sont alors les visages de Michel Morineau, Jacques Neirynck, Jorgen Nielsen, Edward Saïd, Felice Dassetto, Gema Martin Munoz, Christian Delorme, Jocelyne Cesari, Alain Gresh et tellement d’autres références européennes et américaines qui nous viennent ainsi à l’esprit. Parallèlement, son incontournable expérience va être perçue comme une richesse dans les maintes plates-formes de réflexion qu’il sera appelé à nourrir. Retenons pour l’exemple la Deutches Orient-Institut, la British Council, la Vienna Peace Summit, la Barcelona 2004 et celle du Forum Social Européen. Sa participation, comme membre, auprès d’une commission de la Ligue française de l’enseignement, sa présence en tant qu’expert consultant à diverses commissions attachées au Parlement de Bruxelles et son implication européenne au sein du Parlement, de la Commission et du Comité des Sages que dirige actuellement Romano Prodi restent les témoins d’un parcours singulier au cœur d’une Europe de la pluralité. Ces atouts suffisent à eux seuls à disqualifier les bricolages par « romanquête » pris sous la chape de la tentation pour le stéréotype. Tariq Ramadan, comme une promotion du projet 2004, rappelle que: « La rencontre et le dialogue deviennent plus que jamais fondamentaux si l’on veut apporter une analyse du monde actuel qui soit la plus objective possible. Le partage de la réflexion détermine également l’avenir de nos sociétés européennes puisque, à l’heure des nouveaux défis, nous ne pouvons plus nous isoler dans une bulle en ignorant l’autre. Bon gré, mal gré, nous sommes destinés à vivre ensemble et à construire nos sociétés. Notre devoir est d’optimiser ce vivre ensemble et d’en faire le sens d’une richesse pour notre société, plutôt que l’expression d’une enfermement et d’un appauvrissement »[1].
[1] Tariq Ramadan, « Entre les religions : franc dialogue, question sensible », in Dialogue interculturel, Commission européenne - Direction générale de l’éducation et de la culture- Action Jean Monnet, Belgique, Ed. Office des Publications officielles des Communautés européennes, 2002, p. 109.
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